Légende du XIVème siècle (2)


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Saint Eutrope

Alibert ne se résignait donc pas à devenir la victime du fléau. Il songeait non sans orgueil que sa longue barbe et sa chevelure ne s'émaillaient pas d'un seul fil d'argent, qu'il avait les jarrets d'acier et les yeux perçants de sa jeunesse, et il ne voulait pas se coucher si tôt dans le tombeau de l'église de Favars, où un artiste local avait sculpté son grand corps, les yeux clos et les mains jointes sur la poitrine, éternellement.
Or, le lendemain, comme le regret de ses anciennes prouesses de chasse l'étreignait fort, il se décida tout à coup de jouir une fois de plus de ce plaisir, qu'il avait passionnément aimé depuis son enfance.
- De Bar, s'écria-t-il d'une voix tonnante. Un jeune page parut.
Faites seller mes chevaux et amener ma meute, qu'on se prépare, je pars immédiatement en chasse.
Le page resta un instant stupéfait, mais, habitué à obéir, il sortit sans dire un mot

Bientôt Alibert, ses varlets, ses piqueurs et sa meute quittent le manoir. A l'orée du bois du Chastang il fait détacher les chiens et les lance à la poursuite du gibier.
Et peu après on put voir un spectacle peu ordinaire: là-bas au fond de la clairière bordée de grands chênes, un sanglier de haute taille se tenait accroupi, les pieds de devant écartés, labourant le sol à coups de boutoir. Son crin hérissé, ses yeux gris le rendaient si menaçant que les varlets avaient peine à surmonter leur frayeur.
- Quel monstre! dit l'un d'entre eux, notre maître lui-même en aura peur.
Alibert arrivait; descendant de cheval, il s'apprêtait à l'attaque.
- N'approchez pas, lui cria-t-on, voyez, les chiens n'osent avancer.
Et en effet la meute hurlante formait le cercle à distance et malheur au chien qui tentait avancer. Le sanglier se ruait sur le provocateur, lui perçait le flanc, puis, reculant en poussant de sourds grognements, il reprenait son poste de défense et de combat.
Cependant Alibert, sans s'émouvoir, sortait sa dague du fourreau et marchait droit à la bête. Pendant un moment il y eut un brouhaha indescriptible de grognements féroces et de hurlements de douleur poussés par les chiens décousus qui lancés au-dessus du sol retombaient éventrés.
- Revenez, de grâce, revenez, criait-on au seigneur de Favars.
Mais Alibert continuait à avancer. Arrivé au centre de la meute, il sembla hésiter un instant, puis s'élançant, il allait enfoncer son couteau dans le flanc du sanglier, quand celui-ci bondit, passa au milieu des chiens, fonça tête baissée sur les varlets, en désarçonnant plusieurs et s 'enfuit.
- Il me faut cette bête à tout prix, vociféra le seigneur de Favars remontant en selle.
Alors commence une course échevelée, l'animal infatigable, brave seigneur et coursiers, chiens, piqueurs et varlets. Ils traversent les monts et les coteaux, les bois, les champs et les prairies plus vite que le vent. Maintenant Alibert est seul à la poursuite de la bête, son cheval essoufflé de plus en plus, le mors rempli d'écume, s'abat bientôt. Le sanglier disparaît et Alibert harassé de fatigue, s'assoit au pied d'un chêne.

A cet endroit coulait un ruisselet; au bruissement monotone de ses eaux, le seigneur de Favars ne tarde pas à s'endormir. Alors il voit en songe un fantôme qui l'appelle et lui adresse ces mots :
- Je suis Archambaud ton trisaïeul; persécuté par Eble mon frère aîné, je mourus victime de ses machinations. Mais ma postérité survivra à la sienne. Toi, mon fils suis l'avis que je vais te donner. Aussitôt arrivé à ton castel, fais découvrir la grande dalle près de la chapelle, tu trouveras des ossements humains : ce sont des reliques précieuses; fais les mettre dans une urne. Il y a dans une vallée près de Poissac un homme de Dieu, c'est lui qui doit porter ces saintes reliques; tu l'accompagneras avec tous tes serfs jusqu'à une fontaine située au bas de la chapelle, il la dédiera à saint Eutrope. Après la bénédiction tu ordonneras qu'on en boive et la peste cessera. Adieu. Le fantôme disparaît.
Alibert se réveille en sursaut, il cherche autour de lui et prête encore l'oreille. Mais déjà le soleil s'était couché dans les grands arbres, les ténèbres de la nuit se mêlaient aux ombres de la forêt. Il marcha longtemps, bien longtemps, pour regagner sa demeure. Enfin il aperçoit les tours crénelées de son château et sonne de l'olifant. Le veilleur de son échauguette, le signale; on vient à sa rencontre et bientôt il tombe dans les bras de son Aygline, très inquiète de son absence.

Le lendemain, les cloches de la tour retentirent au loin et le beffroi appela à la nouvelle cérémonie les manants épouvantés. Les ordres du fantôme furent exécutés : le vieil ermite consacra la fontaine, tout le monde en but et la peste cessa.

Depuis lors cette fontaine n'a cessé d'être en vénération dans toute la contrée. On raconte qu'au siècle dernier un cavalier voulut, malgré les remontrances des habitants, y faire abreuver son cheval; à peine l'animal eut-il touché l'eau qu'il tomba foudroyé. En souvenir de ce fait et de cette punition, les fers de ce cheval furent attachés aux portes de l'église. De nos jours, chaque année, le premier dimanche de mai, on vient puiser l'eau miraculeuse. Après les dévotions, on s'assoit sous les grands châtaigniers d'alentour et quand le soleil devient moins ardent, au son de la chabrette on danse la bourrée.
Qui donc se souvient d'Alibert et de la chasse de Favars ?
(Texte extrait de la revue Lemouzi - début du XXème siècle)



et une suite...
La fontaine de saint Eutrope et l'Histoire (Une conférence de Madame GUELY)

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